Les Orientales

Marie Jaëll

2 voix · Chant Voice, Piano

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Paroles

Je veille, et nuit et jour mon front rêve enflam- mé, Ma joue en pleurs ruissel- le, Depuis qu’Albaydé dans la tombe a fermé Ses beaux yeux de ga- zelle. Car elle avait quinze ans, un sourire ingénu, Et m’aimait sans mé- lange, Et quand elle croisait ses bras sur son sein nu, On croyait voir un an- ge! Un jour, pensif, J’errais au bord d’un golfe, ouvert Entre deux promontoires, Et je vis sur le sable un serpent jaune et vert, Jaspé de taches noires. La hache en vingt tronçons avait cou -  - pé vivant Son corps que l'onde arrose, Et l’écume des mers que lui jetait le vent Sur son sang flottait rose. Tous ses anneaux vermeils rampaient en se tordant Sur la grève isolée, Et le sang empour- prait d’un rouge plus ardent Sa crête dentelée Ces tronçons déchirés, épars, près d’épuiser Leurs forces languissantes, Se cherchaient, se cherchaient, comme pour un baiser Deux bouches frémissantes! Et comme je rêvais, triste et suppliant Dieu Dans ma pitié muette, La tête aux mille dents rouvrit son œil de feu, Et me dit: “O poète! Ne plains que toi! ton mal est plus envenimé, Ta plaie est plus cruelle; Car ton Albaydé dans la tombe a fermé Ses beaux yeux de gazelle. Ce coup de hache aussi brise ton jeune essor. Ta vie et ta pensée Autour d'un souvenir, chaste et dernier trésor, Se traînent dispersées. Ton génie, au vol large, écla- tant, gracieux, Qui, mieux que l’hirondelle, Tantôt rasait la terre et tan- tôt dans les cieux Donnait de grands coups d’aile, Comme moi mainte- nant, meurt près des flots troublés; Et ses forces s’é- teignent, Sans pouvoir réunir ses tronçons mutilés Qui rampent et qui sai-gnent.”

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